A toute vapeur ! • Ciné-concert

J’ai le plaisir de vous présenter le ciné-concert pour enfant « A toute vapeur ! » en duo avec Ewen Camberlein (flûte, podorythmie, bruitages).
Basé sur des courts métrages inédits de Bretagne du siècle dernier (de 1957 à 1985), ce ciné-concert mêle des musiques populaires et pop/électro que l’on a composé sur mesure pour ces films.

 

La création d’ « A toute vapeur ! » nous a permis de faire de très belles rencontres…
En premier lieu Pierre Guérin, réalisateur et acteur principal du film « Le train de 15h47 » (et d’une quarantaine d’autres films), doux rêveur passionné et atypique.
Pour dépasser les limites de la mémoire humaine (qui chez lui est déjà excellente), il annote chaque matin dans de petits carnets tout ce qu’il a fait la veille, ce qui l’a ému, etc…depuis ses 18 ans !
Et dans cet élan étonnant, il conserve aussi évidemment tous les documents autour du tournage de ses films : description des personnages, découpage technique, photos de tournage mais aussi les prix remportés en festival de cinéma, articles de presse, etc…

Avec son accord, nous vous dévoilerons chaque semaine, quelques documents d’archive autour du film « Le train de 15h47 ».

A commencer aujourd’hui par les sources d’inspirations du personnage principal du film, appelé Prosper (et parfois Philibert dans ses premières notes). Pierre souhaitait créer un personnage dans l’esprit du Soldat Boum joué par Nils Poppe (acteur suédois).
Ce personnage sera repris et développé dans deux de ses films. Voici donc une photo qu’il avait gardé de Nils Poppe dans la tenue de chef de gare, une esquisse de Pierre et une description complète du caractère et tics de son personnage (il se gratte l’oreille avec le petit doigt)…

En 1958, quand Pierre Guérin tourne « Le train de 15h47 », la pellicule de film coûte cher et avant d’être tourné chaque plan est mûrement réfléchi, travaillé, re-travaillé…
Il utilise ici la technique du « tourné/monté » : les plans sont tournés une seule fois (pour la plupart) et dans l’ordre final (ou presque) pour éviter trop de temps de montage.
Avant d’aller tourner la moindre image, Pierre passe évidemment beaucoup d’heures à imaginer et dessiner le cadrage de chacun de ses plans, le placement de ses acteurs, la place du décor…
En parlant des décors : Pierre privilégie toujours les décors naturels & réels et le plus possible en extérieur, il n’aime pas trop l’idée du travail en « studio » pour ses films.
Il construit même souvent ses histoires autour de lieux atypiques comme la gare désaffectée de Vigneux. Cet endroit lui avait été révélé par un de ses amis du ciné-club Nantais, certain qu’il allait vouloir y faire un film…

Avant d’aller tourner, Pierre condense donc toutes ses idées dans un livret de « Découpage technique » : numéro du plan, ce qui s’y passe à l’image, ce qu’il image en ambiance sonore, les variations au tournage, les angles de caméras, les costumes et personnages impliqués, etc…
Pour vous donner un aperçu, Voici quelques extraits de ce livret que Pierre a eu la gentillesse de nous prêter.

Dans chacun de ses films, Pierre Guérin fait participer sa famille, ses ami(e)s, leurs voisin(e)s…et même parfois aussi les passants dans les rues où il tourne.
Pour « Le train de 15h47 », on retrouve notamment son frère dans le rôle du facteur farceur.
Mais aussi des amis du ciné-club Nantais comme Michel Body (dont le court métrage « La boîte à magie » fait partie du programme de notre ciné-concert) et sa femme.
La plupart d’entre-deux n’ayant pas encore le téléphone, Pierre se déplace en vélo chez chacun pour fixer les rendez-vous des prochaines journées de tournage.

« Le train de 15h47 » est filmé avec une caméra 16mm. Le zoom vient d’être inventé, il s’en sert donc pour la première fois (un peu trop à son goût avec le recul).
Tous les participants se relaient derrière la caméra pour capturer chaque plan prévu dans le découpage technique: Pierre interprétant le personnage principal, il ne peut que rarement se placer derrière l’objectif.
Une script note tous les réglages et toutes les modifications/variations par rapport à ce qui était initialement prévu.

La gare étant réellement désaffectée depuis un moment, la résilience naturelle avait verdi les railles: l’équipe a commencé par tailler les herbes, arbustes, etc…avant de pouvoir tourner certaines scènes.

Les premières sonorisations…
« Le train de 15h47 » dispose déjà initialement d’une bande sonore et de quelques dialogues enregistrés à posteriori (en post-synchro) au ciné-club de Nantes (cf photos).

La bande son originale est composée essentiellement de « musiques de genre » des années 50 que Pierre Guérin entendait à la radio et qu’il affectionnait particulièrement.
Pierre a bien entendu déjà en tête les styles d’ambiances et le rythme des musiques qu’il va sélectionner pour chaque plan lorsqu’il conçoit son découpage technique et avant qu’il ne commence à tourner.

Suite au tournage et aux modifications légères apportées, Pierre prépare consciencieusement les modifications qu’il faudra apporter au montage et aux dialogues (cf document « Rectification » du 7-8 Novembre 1958).
La musique et les dialogues sont enregistrés à la fin, une fois le montage achevé.

Dans le cadre du ciné-concert « A toute vapeur ! », nous avons composé une nouvelle bande-son musicale (sur-mesure cette fois) pour le film, plus actuelle évidemment et mêlant nos influences : musiques populaires, électro-pop, western…
Et nous avons choisi de conserver quelques dialogues qui nous paraissaient utiles à la compréhension de l’histoire et qui témoignent magnifiquement de l’époque. L’accent, la fantaisie et l’humour délicieux et communicatif des personnages semblent largement toucher les enfants aujourd’hui encore; pour le plus grand plaisir de Pierre…

La vie du film à sa sortie
Dans le « dossier à mémoire » de son film « Le train de 15h47 », Pierre Guérin a conservé précieusement les prix, critiques et articles parus à l’époque.
Son film a effet bénéficié de plusieurs prix l’année suivant sa sortie : le « Prix des spectateurs » au Festival International de Cinéma de Carcassonne et le « 2nd prix dans la catégorie Scénario » au Festival National du Film amateur de Saint-Cast.
Pourtant, comme précisé dans l’article « Le technicien du son », le burlesque n’est déjà plus en vogue au début des années 60 mais son interprétation et ses idées font toujours mouche. A sa sortie comme aujourd’hui…

Afin de rembourser les frais de pellicule qui lui ont été avancés pour tourner « Le train de 15h47 », Pierre organise régulièrement des séances de projection de son film au ciné-club Nantais. A l’époque, il est aussi comédien et présente par la même occasion, ses spectacles dans cette veine comique qui lui va si bien (cf article « Nantes Artistique »).

Collectionneur invétéré de BDs des années 20, Pierre reste avant tout un passionné d’images (animées ou pas) et de « bonnes histoires » comme il dit.

 

Une autre jolie rencontre : celle de Bernard Thomazeau qui a réalisé le dessin animé « Pollution » en 1979 sur lequel nous avons posé récemment nos notes et nos ambiances sonores.

Ce dessin animé, en avance sur son époque et toujours très actuel, illustre de nombreuses formes de pollutions « modernes » (industrielle, maritime, sonore notamment) et se joue de nos paradoxes : le personnage écolo qui se met au vert et devient pollueur à son tour.

Très accessible pour les enfants, « Pollution » a été la muse de nos premières expérimentations musicales en duo et nous a donné l’envie de réaliser ce projet de ciné-concert.

Mais revenons plutôt à Bernard !
Après ses études aux Beaux-Arts, il a commencé sa carrière comme publicitaire avant de devenir dessinateur-graphiste pour Ouest-France. Toujours un crayon et une feuille de calque à la main, il crée des dessins animés issus de ses insomnies et songes nocturnes depuis 1950; notamment « Histoire de Coquille », « La porte rouge », « Compartiment non-fumeur », « Ha, non d’un sein ! ».

Membre du ciné-club cessonnais, il passe encore des heures à peaufiner ses cellulos et y présentera prochainement une nouvelle animation qu’il vient d’achever.

Chez lui, nous découvrons avec surprise un studio d’animation complet dont nous vous parlerons plus en détail la semaine prochaine…

En attendant, nous vous invitons à visionner cette interview de Bernard sur TV Rennes (à partir de 12′) avec des extraits de « Pollution » (sans notre musique) : http://www.tvr.bzh/programmes/les-bretilliennes-1399453200

 

DU CRAYON A L’ANIMATION…

Dans les différentes pièces (bureau, chambres réaménagées) de la maison de Bernard Thomazeau se cachent un véritable studio d’animation !

Pour réaliser un dessin animé, un studio d’animation fait en règle générale appel à de nombreuses personnes et métiers différents (dessinateurs, responsable d’animations, coloristes, etc…).
Bernard pour sa part, travaille seul et réalise minutieusement chaque étape de ses dessins animés en utilisant la méthode des cellulos qu’utilisaient les studios Disney avant l’arrivée des ordinateurs.

Pour chaque plan, des esquisses de décor et d’animations sont d’abord crayonnées sur papier calque. Chaque calque est perçé de deux trous pour les positionner avec précision sur les repères de son support en bois.
Une fois satisfait de ses premières idées, Bernard les re-transcris sur papier canson pour le décor qui ne sera pas animé et sur cellulo pour les parties animées.

La celluloïd, appelé plus couramment cellulo, est une feuille plastique transparente d’acétate de cellulose (utilisé aussi pour les pellicules, pour les films …). Cette feuille est bien sûr perçé de deux trous aux même endroits que les calques (afin de pouvoir les décalquer ou de les flasher rapidement) et elle sert de support pour peindre le/les personnage(s).

Bernard commence par retranscrire sur cellulo les contours de ses personnages en noir puis il les colorise en peignant sur le dos du cellulo (afin de pouvoir garder une surface lisse et aussi de ne pas remarquer les débordements de peinture).

Les cellulos sont ensuite numérotés et utilisés pour une ou plusieurs séquences animées. Bernard dispose ainsi de toute une banque de cellulos qu’il conserve précieusement et ré-utilise régulièrement dans ses dessins animés (la pluie qui tombe, les éclairs, etc…).

Voici quelques petits exemples sur des cellulos de « Pollution » et le rendu de l’animation correspondante.

 

Après avoir créé ses décors (35 fonds statiques pour « Pollution ») et ses animations sur cellulos (2000 dessins différents pour « Pollution »), Bernard tourne son animation image par image.

Placé sur un banc-titre entièrement bricolé, Bernard dispose ses fonds et cellulos sur les repères de son support en bois et capture chaque image avec sa caméra EIKI 16mm. Son support en bois peut même se déplacer horizontalement et verticalement de façon à faire des travellings sans toucher à la caméra.

Il tourne ainsi 12 images différentes par secondes, chaque image de l’animation étant « capturée » deux fois pour arriver au nombre de 24 images par seconde (cadence normalisée pour les films).

« Pollution » avoisinant les 4 minutes et 20 secondes, Bernard a donc appuyé 6240 fois sur le déclencheur pour créer son dessin animé.

Un travail de patience, de passionné et toujours brulant d’actualité (avec la COP21 notamment). Nous sommes très heureux de pouvoir le présenter aux enfants à travers ce ciné-concert.